"Envisager de déprogrammer des actes chirurgicaux n'est pas acceptable, un reconfinement est justifié" : interview du Pr Hansmann

26 janvier 2021 à 12h33 par Anne-Sophie Martin

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Pr Yves Hansmann, infectiologue, chef du service des maladies infectieuses au CHU de Strasbourg./@To

1162 personnes sont actuellement hospitalisées pour Covid-19 en Alsace. Selon le Pr Yves Hansmann, infectiologue au CHU de Strasbourg, l’hôpital est en tension, des opérations doivent être reportées et l’évolution du variant britannique est inquiétante. Des cas de variants ont été repérés près de Nancy. Parmi les traitements expérimentaux contre la Covid, le CHU de Strasbourg va tester prochainement  un cocktail d'anticorps monoclonaux.

Ecoutez l'interview du Pr Yves Hansmann, infectiologue, chef du service des maladies infectieuses au CHU de Strasbourg, au micro d'Anne-Sophie Martin. Il revient sur l'évolution de l'épidémie, sur la présence des variants détectés dans le Grand Est, sur la question du reconfinement, sur le traitement préventif à la vitamine D et sur l'expérimentation des anticorps monoclonaux.

Extraits de l'interview du Pr Yves Hansmann.

Il y a eu un rebond en début d'année, la courbe de l'épidémie reste stable à un niveau élevé. (...) Il n’y a pas eu d’explosion des cas liée à l'effet Noël et Nouvel An. La situation est maîtrisée mais à un niveau extrêmement élevé. Pour donner un exemple, il y a plusieurs services qui sont totalement dédiés à la prise en charge des patients Covid, comme des services de pneumologie, de maladies infectieuses, de médecine interne qui sont généralement dédiés à la prise en charge d’autres maladies que la Covid-19. On est en tension permanente à l’hôpital, évidemment aux urgences mais également dans les services en aval des urgences.

Etes-vous obligé de déprogrammer certaines opérations ?        

Les opérations les moins urgentes sont reportées, sans que ces opérations soient forcément déprogrammées. Ce sont des solutions qui sont envisagées, en particulier s’il faut remettre à disposition des lits de réanimation avec de nouvelles ressources humaines, avec des médecins anesthésistes et des infirmières qui ont l'habitude sur ces interventions. Ce sont des choses qui sont à l’ordre du jour. 

On ne parle que des variants. « Les variants changent la donne », c’est ce qu’a précisé le Professeur Delfraissy. Est-ce que ces variants sont vraiment inquiétants ?

Il y a plusieurs types de variants, mais on le sait depuis longtemps. C’est un virus, comme beaucoup d’autres, qui mute de façon permanente. Par contre, ce qui est inquiétant c’est de voir, par exemple, en Grande-Bretagne, que l’émergence de ce variant qu’on dit anglais est concomitant d’une reprise de l’épidémie. Ce qui veut dire que les propriétés de ce variant sont à l’origine d’une transmission plus simple, plus facile. Le risque réel de ce variant anglais c’est donc une transmission plus facile et donc une diffusion plus intense du virus. Par contre, en termes de virulence ou de gravité, on n’a pas encore de recul suffisant pour établir si ce virus est plus dangereux ou moins dangereux que le précédent. On a des informations trop contradictoires pour en tirer une conclusion (...). 

C’est un peu la même chose qui se passe avec le variant brésilien ou sud-africain, ce sont deux pays où l’arrivée de ce variant est associée à une recrudescence de l’épidémie.

Est-ce que ces variants sont déjà présents en Alsace ?

Ces variants sont présents sur le territoire français. Les études sont en cours, par exemple lors d’un test PCR, il faut faire des études beaucoup plus fines afin de savoir si on a affaire au variant ou pas. Ces analyses ne sont pas faites aussi rapidement qu’un test PCR, il faut quelques jours de plus. Pour le moment, on n’en a pas identifié en Alsace. Il y en a eu en Lorraine donc proche de chez nous mais on ne peut pas être sûr qu’il n’en existe pas en Alsace. Il y a eu quelques cas de variant près de Nancy.

Pensez-vous qu’un reconfinement est inévitable ?

Ce que je constate, c’est que les mesures qui sont actuellement en place permettent de stabiliser la situation. C’est bien, mais en même temps cette stabilisation elle est à un niveau très élevé. On voit encore de plus en plus de patients qui viennent à l’hôpital et donc ça pose un vrai problème. Si on n’arrive pas à trouver autre chose, et qu'il n’y a pas d’autres mesures qui sont envisageables rapidement et qui permettraient de diminuer la circulation du virus, on a de forts risques d’arriver à nouveau au confinement. Parce que la vaccination, il va falloir du temps, plusieurs semaines voire plusieurs mois pour qu’il y ait une grande partie de la population qui soit vaccinée. (...)  

Est-ce que le couvre-feu a montré ses effets ?

C’est possible que ce soit grâce au couvre-feu que l’amorce de la remontée après les fêtes a été un peu maîtrisée. Mais dès qu’une mesure a été prise, il faut attendre 15 jours pour voir l’efficacité de cette mesure. Sur les deux dernières semaines, les choses ne se sont pas améliorées mais elles ne se sont pas détériorées non plus. Reste à savoir si on se contente de cet effet , mais actuellement c'est compliqué,  car il y  a un impact important sur l’ensemble du système de santé. Quand on commence à envisager de déprogrammer des actes chirurgicaux, c'est un seuil significatif, la situation n'est pas acceptable. Je pense que le confinement on va probablement y arriver, ce n’est pas moi qui définit ça, mais ça me paraît assez justifié d’augmenter les mesures, sur le plan médical, en tout cas.

On a parlé de traitement préventif, comme la vitamine D, est-elle efficace contre la Covid-19 ? Faut-il donner de la vitamine D ?

Il y a effectivement des études qui montrent qu’il y aurait un petit bénéfice de la vitamine D. Elle fait partie de notre alimentation, c’est quelque chose dont on a besoin. Le manque de vitamine D peut être à l’origine de certaines fragilisations des personnes en général. C’est quelque chose qui ne va pas faire de tort, c’est naturel, en respectant les limites bien évidemment, pas de surdosage. Il y a des études qui montrent que le fait de ne pas être carencé en vitamines D donnerait un petit peu plus de résistance par rapport à cette infection-là. (...) Il faut prendre de la vitamine D, surtout en Alsace où la lumière de l'hiver est discrète. Globalement, c'est une bonne idée, mais est-ce que ca va vraiment sauver beaucoup de personnes, ou éviter beaucoup d'infections, ça n'a pas été évalué. Ça ne protège pas à proprement parler de l'infection.

Votre point de vue sur l'Allemagne qui va utiliser un traitement expérimental : un cocktail d'anticorps monoclonaux. Un traitement qui avait été administré à l'ancien président américain Donald Trump. 

Il y a plusieurs études intéressantes. Il y a plusieurs protocoles qui sont en cours avec différents types d’anticorps. Il n’y a pas qu’un seul type d’anticorps, il y a même des mélanges d’anticorps. Reste à savoir, avec les résultats qui vont sortir de ces études qui sont encore en cours et qui sont loin d’être abouties, reste à savoir quelles seront les modalités les plus efficaces pour soigner quelqu’un qui a la Covid. Ça paraît être une piste intéressante mais il faut attendre les résultats définitifs. Les résultats permettront de définir de façon précise les personnes à qui les anticorps vont le mieux profiter. Le CHU de Strasbourg va participer très prochainement à des protocoles.

Concrètement, des patients du CHU de Strasbourg vont pouvoir profiter de ces traitements avec ces anticorps ?

Les patients pourront les recevoir, mais ça dépend s’ils possèdent les critères d’inclusion. Il y aura très probablement une possibilité de recevoir des anticorps dans le cadre du protocole thérapeutique au CHU de Strasbourg.