Hausse des impôts locaux, 3e vague de Covid, RSA jeune, végétalisation, spectacles d'été... : interview exclusive de Jeanne Barseghian

19 mars 2021 à 7h04 par Estelle Burckel

TOP MUSIC
La maire de Strasbourg Jeanne Barseghian a répondu à nos questions lors d'une interview exclusive To

La maire écologiste de Strasbourg Jeanne Barseghian était l'invitée de Top Music pour une interview exclusive. Elle a répondu à nos questions concernant l'adoption du budget ce lundi en conseil municipal, la hausse des impôts locaux, l'évolution de l'épidémie, le plan de végétalisation, les spectacles d'été ou  le marché de Noël.

En fin d'interview, questions tac au tac : on lui a  demandé  d'imaginer un instant  la fin de la pandémie : elle nous a confié vouloir  organiser une grande fête dans la ville.

Interview en vidéo de Jeanne Barseghian, maire de Strasbourg.

Extraits de l'interview de Jeanne Barseghian.

Anne-Sophie Martin, rédactrice en chef Top Music : Tout d’abord quel est votre regard sur un an de pandémie ? Un an après, on ne s’en sort toujours pas.  Est-on  dans une forme de troisième vague  ?

Jeanne Barseghian, maire de Strasbourg : Il faut toujours être prudent mais oui on peut dire qu'on est dans une forme de troisième vague dans le sens où, après une accalmie, on voit les chiffres de contamination remonter, avec l'émergence de nouveaux variants. Si la vaccination est un point d'horizon encourageant, pour l'instant, les politiques vaccinales, se déploient encore assez lentement. On a mis le paquet à Strasbourg avec des centres de vaccination mais c'est en fait l'approvisionnement en vaccins qui fait défaut. De nouveaux arrivages sont en cours, ce qui nous réjouit, ça va nous permettre d'accélérer. Mais c'est vrai qu'on est loin d'être sorti de la crise sanitaire, avec en plus toutes les conséquences qu'on connaît du point de vue social et économique.

Un budget à 537 millions d'euros et une hausse de 5% des impôts locaux pour lutter contre la paupérisation de Strasbourg.

Carole Campo, journaliste Top Music : Vous présenterez lundi votre tout premier budget en conseil municipal, 537 millions d’euros. A quoi sera consacré ce budget et pour financer quoi ? 

JB : Ce budget a deux objectifs principaux. Le premier objectif est d'apporter des réponses à la crise sanitaire et à ses conséquences ; on voit malheureusement la pauvreté exploser sur notre territoire avec notamment des demandes d'aides alimentaires qui explosent. Il va donc falloir répondre à cela avec 4 millions d'euros de fonds d'urgence sur des secteurs ciblés pour répondre à cette crise sanitaire : 1 million pour les ménages précarisés, 1 million pour les étudiants, 1 million pour les commerces et 1 million pour le secteur culturel, qui est l'un des secteurs les plus touchés.

Le deuxième objectif c'est de répondre au programme que j'ai porté pendant les élections municipales : préparer l'avenir et transformer la ville en profondeur, à travers notamment des opérations de végétalisation (5 millions d'euros), avec 20 cours d'écoles qui sont déminéralisées chaque année. Il y a aussi la rénovation thermique des écoles. On met donc vraiment la priorité sur les enfants et l'éducation.

ASM : La mauvaise nouvelle c'est que les impôts locaux des Strasbourgeois vont augmenter de 5%. Quelles sont les dépenses qui ont le plus augmenté ?

JB : D'abord il y a le coût de la crise sanitaire, qui représente 12 millions d'euros. Les besoins sociaux explosent sur le territoire. Donc il faut actionner tous les leviers, et ce qui va augmenter de manière proportionnée, c'est la taxe foncière. Ça concerne 30% des Strasbourgeois qui sont propriétaires ; et la hausse qui est prévue c'est environ 35 euros par an. Cette augmentation se passe dans un contexte où l'augmentation de l'effort fiscal global va plutôt se réduire et où on augmente le pouvoir d'achat avec des mesures comme la gratuité des transports en commun pour les moins de 18 ans dans la métropole par exemple.

ASM : Face à la pandémie, tout le monde est dans le même bateau, mais tout le monde n'augmente pas les impôts locaux. Par exemple, une ville comme Colmar, plus petite, certes, n'a pas augmenté sa fiscalité.

JB : Strasbourg est une métropole qui assume un certain nombre de charges de centralité. On est l'une des métropoles les plus inégalitaires de France avec un taux de pauvreté qui augmente. Ce que j'ai pu constater en arrivant aux responsabilités, c'est qu'il y avait un manque flagrant dans les services de proximité, je pense notamment aux assistantes maternelles dans les écoles. On manque de dizaines de postes qu'on est en train de financer, c'est tout un service de proximité qu'on est en train de recréer, il faut donc des financements publics. On a déjà créé 45 postes d'ATSEM dans les écoles depuis que nous avons été élus. L'objectif est d'obtenir une ATSEM par classe donc une création de 90 postes sur le mandat.

ASM : Vous évoquez un fait inquiétant, Strasbourg se paupérise ?

JB : Strasbourg continue malheureusement de se paupériser. Un des grands piliers du programme que je porte, c'est la réduction des inégalités. Donc ça va passer par des mesures sociales, une remise à plat des tarifications solidaires, comme par exemple la restauration scolaire, les licences sportives et bien sûr les transports. Et puis aussi, comment on réinvestit dans tous les quartiers de Strasbourg, en particulier ceux qui ont été délaissés ces dernières années, comme l'Elsau et Hautepierre. Ces quartiers doivent maintenant être notre priorité.

ASM : Vous avez un projet de RSA jeunes, une allocation universelle communale, comment sera-t-elle financée et cette mesure va-t-elle encore augmenter les impôts locaux à l’avenir  ?

JB : On est vraiment dans une phase de réflexion pour le moment. On identifie très clairement un besoin spécifique pour la cible 18-25 ans et vous savez qu'en dessous de 25 ans, on n'a pas droit au RSA. On espère expérimenter cette allocation d'ici la fin de l'année, vous en saurez plus dans les prochains mois. 

Transport publics : deux nouvelles lignes de tram en projet à Strasbourg.

ASM : Concernant les transports, il y a  le projet de tram vers Schiltigheim ? Ce projet prévoit la construction de lignes de tramway avenue des Vosges et boulevard Wilson à Strasbourg. Des études techniques sont en cours. Quand cette nouvelle ligne pourrait voir le jour ? 

JB : L'objectif de ce mandat c'est d'étendre deux lignes de tram et d'y ajouter une liaison entre la gare et les institutions européennes. Les deux extensions, c'est d'abord l'extension ouest, qui est soumise en ce moment à la concertation, avec trois tracés proposés. Puis une autre concertation s'engagera par la suite, qui concerne l'extension vers le nord. C'est une concertation qui est extrêmement attendue parce qu'on a une densité de population à Schiltigheim, à Bischheim et au delà très conséquente et des transports collectifs qui ne sont aujourd'hui pas à la hauteur. Les tracés en revanche ne sont pas encore arrêtés aujourd'hui, ils feront l'objet de concertations avec les habitants et les associations.

ASM : Oui parce que si le tram passe par l'avenue des Vosges à Strasbourg, ça réduira nettement la circulation automobile. C'est aussi l'objectif ?

JB : L'objectif général de ce mandat est d'apporter des solutions innovantes qui vont réduire la pollution de l'air et lutter contre le changement climatique. Il s'agit donc de réduire, effectivement, la part de voitures individuelles. Ça ne veut pas dire "supprimer la voiture" mais bien "réduire sa part" en proposant des initiatives de mobilité qui sont innovantes, propres et actives. Le développement des transports collectifs en font donc évidemment partie ; mais pas que le tram. Il y a aussi le train et le vélo. En tant que première ville cyclable de France, on se doit d'être à la hauteur avec un réseau express cyclable digne de ce nom.

Des pistes pour faire évoluer le marché de Noël 

Carole Campo : On passe maintenant à un sujet crucial pour les Strasbourgeois et le tourisme : le marché de Noël. Il y a une semaine, des commerçants et des forains ont manifesté leurs inquiétudes concernant sa tenue. Souhaitez-vous revoir l’organisation du marché de Noël à Strasbourg ? 

JB : J'étais très surprise par cette manifestation parce que deux semaines auparavant, je m'étais exprimée assez clairement publiquement, en disant que le marché de Noël aurait bien lieu avec ses acteurs historiques, ses chalets et son grand sapin. Je rencontrerai l'ensemble de ces acteurs dans les toutes prochaines semaines pour préparer l'édition 2021. Bien sûr, il nous reste une épée de Damoclès au dessus de la tête, c'est la crise sanitaire. On peut espérer une sortie de crise grâce à la vaccination...

ASM : Comment faire évoluer le marché de Noël concrètement, quelles sont vos pistes ?

JB : Déjà l'année dernière, on avait la volonté de réduire la concentration générée par les "checkpoints" et cette impression de ne plus pouvoir circuler dans le centre-ville de Strasbourg. On avait réfléchi à un scénario qui soit plus aéré, en supprimant ces "checkpoints" et en assurant d'autres services de sécurité. Ce qui restait notre plus grande difficulté par rapport à la crise sanitaire, c'était la question alimentaire. Vous en conviendrez, un marché de Noël sans vin chaud, sans baguette flambée ou pain d'épices, c'est plus vraiment un marché de Noël. D'où cette année, la décision aussi de proposer un marché plus qualitatif dans les produits qui sont proposés, qu'on fasse la part belle aux produits locaux, qu'on travaille peut-être aussi la dimension européenne et transfrontalière cette année, voilà quelques idées.

Zoom sur les spectacles d'été : une aventure immersive au Parc naturel urbain à Koenigshoffen et une belle programmation attendue place du château.

ASM : Il y a eu des inquiétudes sur le spectacle d'été de la cathédrale. Car dans un premier temps , vous aviez évoqué huit sites d’animation, vous êtes revenue à deux lieux : la place du château à Strasbourg et Koenigshoffen . Qu'en est-il désormais, quel est le projet pour nous divertir cet été  ?

JB : Je suis obligée de dire que certaines polémiques ont été alimentées par mes opposants alors même que je n'avais pas fait d'annonce officielle. Vous avez raison de dire que huit sites avaient été étudiés, en essayant de garder cette volonté d'avoir un grand spectacle d'envergure pendant l'été mais peut-être de pouvoir diversifier certains sites. Il n'était donc aucunement question de supprimer celui de la place du château ou de la Cathédrale, qui feront d'ailleurs partie des sites présents. J'ai souhaité en revanche qu'on aille aussi vers des nouveautés, avec cette année pour la première fois, une mise en lumière du parc naturel urbain à Koenigshoffen, qui permettra de découvrir ce joyau. On aura donc le patrimoine architectural et historique d'un côté place du château et le patrimoine naturel de l'autre dans un quartier de Strasbourg peut-être encore trop méconnu. C'est donc une belle programmation. On a lancé le cahier des charges, on attend maintenant les offres des prestataires et porteurs de projets. (...)

Fin du diesel, plan Canopée, végétalisation et déminéralisation des sols

ASM : Le parc rue Sainte Cécile à Neudorf va bientôt laisser place à deux immeubles de quatre étages. Un projet qui fait grincer des dents les riverains. Que répondez-vous à ceux qui ont lancé une pétition contre ces constructions en plein cœur d’un poumon vert à Strasbourg ?

JB : Je leur dis que je partage leur envie de végétaliser notre ville et de la rendre plus verte, c'est mon objectif de campagne. 966 arbres ont été plantés depuis le début du mandat, on a dépassé l'objectif qui était de 700 arbres. Et puis comme je le disais, on végétalise aussi les cours d'école. Pour autant, la ville continue de vivre, il y a des besoins aussi en logements auxquels il faut répondre. Et quand un projet répond au Plan Local d'Urbanisme (PLU), comme c'est le cas à Neudorf, le projet répond à la conformité de la loi et donc on ne peut pas le refuser. Par contre je peux vous dire que mon adjointe Suzanne Brolly a très fortement retravaillé et amélioré ce projet en y intégrant du logement social et en retravaillant la qualité architecturale. On est en train de négocier avec les propriétaires (car terrain privé) pour qu'il y ait un accès au parc, ce qui n'était pas le cas jusque là.

Sur la nécessité du plan de végétalisation

Ce que nous disent les scientifiques, c'est que d'ici à 2050, nous pourrions atteindre des pics de chaleur à 50 degrés. Donc on anticipe cela de plusieurs manières : en plantant 10 000 arbres d'ici 2030 pour arriver à terme à un indice de canopée de 30 % sur tout le territoire strasbourgeois (c'est l’équivalent d'un Central Parc à Strasbourg, dispatché dans différents quartiers), et puis en déminéralisant les sols. Il s'agit là d'enlever du bitume là où c'est possible, là où les places sont trop minérales, où ça « chauffe ». L'ensemble des cours d'école de la ville devraient être végétalisées et déminéralisées à la fin du mandat, à raison de 20 écoles par an.

CC : Quels seront vos prochains engagements en matière d’écologie ? Peut-on envisager la fin du diesel à Strasbourg ?

JB : On est l'une des villes françaises les plus polluées de France. Il faut qu'on améliore rapidement notre qualité de l'air pour ne pas avoir à payer des amendes européennes. Du point de vue sanitaire, cette pollution cause environ 500 à 550 décès par an sur le territoire de l'Eurométropole. De plus, l'Etat français nous demande d'accélérer le déploiement des zones à faible émission (ZFE). Je vais donc maintenir et respecter le calendrier fixé sous l'ancien mandat municipal, à savoir la sortie totale du diesel en 2025 à Strasbourg. Dès janvier 2022, les véhicules sans vignette crit'air et crit'air 5 seront interdits à Strasbourg. Ensuite chaque année, ce sera un crit'air supplémentaire qui sera supprimé. Cela ne signifie pas qu'on empêche les gens de se déplacer, bien au contraire, puisqu'on est en train de développer un accompagnement du conseil en mobilité ainsi que des financements, des aides concrètes qui permettront à chaque habitant de l'Eurométropole d'avoir à sa disposition des solutions de mobilité.

Dans l'interview à retrouver en vidéo, Jeanne Barseghian revient aussi sur le sort du Parlement européen sans session depuis un an à Strasbourg ou sur le retour à la vie culturelle.

Questions TAC AU TAC à Jeanne Barseghian

  1. Votre état d'esprit du jour ?

Positif !

  1. En ce moment, on est en manque de culture, dites-nous votre roman, votre livre ou votre musique préférée ?

J'ai eu la joie d'assister récemment à un enregistrement exceptionnel de l'orchestre philharmonique de Strasbourg, qui a enregistré une note de Stravinsky – L'oiseau de feu, c'était un beau moment.

  1. Un conseil qui vous a marqué ? 

J'écoute globalement ce que me dis mon entourage et donc je suis toujours à l'affût de leur retour, sans pour autant me laisser enfermée dans des critiques récurrentes qui sont aussi malheureusement le lot de tous les responsables politiques, notamment sur les réseaux sociaux.

  1. Jeanne Barseghian, qu'avez- vous raté ? Qu'avez-vous réussi ?

Nos marges d'amélioration sont clairement dans la communication, on y travaille. (...) Et ce qu'on a réussi, c'est d'avoir pu lancer la transformation de Strasbourg qu'on avait prévue, malgré cette crise.

  1. Imaginons, c’est enfin la fin de la pandémie, tout redevient comme avant, qu’est ce que vous faites pour fêter ça ?

Une grande fête ! On en parle très sérieusement. On imagine pouvoir mettre à disposition des tables, des chaises partout dans la ville. Permettre à tous les habitants de participer, d'amener à manger, de mettre de la musique et de fêter le retour à la vie normale. Ce sera un projet municipal et on en parle très sérieusement, très souvent !